À qui la perte?

On est samedi soir, je suis à Saint John’s à Terre-Neuve. Je ne connais personne sauf les quatre membres de mon équipe. Tout le monde veut sortir et rencontrer de nouvelles personnes. Même si on est des gars très sociaux, notre premier réflexe est d’aller sur Tinder.

C’est très rare pour moi d’avoir des matchs, simplement parce que je ne fais pas 6 pieds et je n’ai pas de barbes. À ma plus grande surprise, à 4, on totalise plus de 100 matchs. Ç’a l’air que la viande fraîche (nous) est courue par ici.

Dans mon cas, j’en ai plus de 25. La majorité des filles ne répondent pas à mes messages remplis d’enthousiasme. Quelques-unes répondent «allo» sans point d’exclamation. Je m’en tiens donc à 2 conversations: une qui répond assez rapidement et l’autre qui prend son temps.

La première est occupée à 22h00 et la deuxième n’est disponible qu’à compter de 22h30. Je propose à la première de se rencontrer à 20h00 pour un verre et j’accepte de l’offre de la deuxième de se rencontrer à 22h30. Parfait planning.

Je rencontre la première au coin de la rue Duckworth Street et Wood Street. Elle est super énergétique et contente de me rencontrer. On se donne un gros câlin et on se met à pratiquer son français. Elle m’amène au bar The Vinyl room. À sa grande surprise, le bar est fermé pour un événement privé. Ç’a la prend par surprise. Elle ne sait pas quoi faire. Je lui rassure que ce n’est pas grave, qu’on n’a qu’à marcher et qu’on trouvera un bar qui nous conviendra. Elle retrouve le sourire.

Elle m’amène au bar The Ship et m’offre de payer mon verre. Déjà là, je capote. JAMAIS une fille ne m’a offert un verre à notre première date. Je me dis qu’elle le fait sûrement parce qu’elle est sympathique et non pas parce que je suis sa date.

David Bowie joue dans le bar. Elle adore cet artiste. De mon côté, je n’ai jamais vraiment écouté sa musique. Je vois alors la déception dans son visage. Comme si j’étais une honte à la citoyenneté canadienne. Mais on en rit et ça ne fait que nous lier davantage.

22h00 arrive et mon alarme interne sonne silencieusement : «JF, tu as une date dans 30 minutes, tu dois partir.» Je rappelle à ma date que c’est l’heure pour elle de retrouver ses amis. Elle me rassure qu’elle n’est pas pressée, car ses amis sont toujours en retard. Je suis de plus en plus nerveux. Comment vais-je me sortir de cette situation?

Alors qu’elle se rend aux toilettes, je texte la deuxième date pour lui demander si c’est correct qu’on repousse notre rendez-vous à 23h00. Elle accepte. Soulagement. Je me suis acheté du temps, mais je sais que ce n’est pas beaucoup. Je stresse. Je dois trouver une manière de me défaire de ma première date sans manquer de classe.

Ma date revient au bar et me dit que son ami vient de la texter. Il l’attend au bar Grapevine. Elle me demande si je veux venir avec elle. Je fige. Ma deuxième date est à ce bar. Là, je suis vraiment dans la merde. Comment réagira-t-elle si elle me voit avec une autre date? J’écris subtilement à mes amis sur notre groupe chat WhatsApp pour leur aide. Le meilleur conseil que je reçois c’est de me calmer. Merci les gars, très utile.

Alors qu’elle continue de me raconter ses histoires, je cherche une manière d’éviter une situation compromettante. Je crains qu’elle m’haïsse si je lui dis que j’ai une deuxième date. En même temps, c’est normal que je me sois prévu de quoi après notre rendez-vous. Après tout, c’est elle qui n’était plus disponible après 22h00.

Lorsqu’elle a terminé son histoire et pris sa dernière gorgée de bière, elle saute de son tabouret et me demande d’une voix enthousiaste si je suis prêt à partir. Je fige et je la fixe des yeux sans dire un mot. Elle s’inquiète: «ça va? »

Je la trouve tellement cool et je ne veux pas lui mentir. Je ne suis pas capable de mentir de toute manière. Alors je lui dis la vérité: «Je trouve ça vraiment embarrassant et tu risques de me détester, mais j’ai une deuxième date Tinder et elle est au Grapevine.»

Elle fige à son tour. Un silence tendu s’installe entre nous. J’attends. Ça me semble être une éternité. J’attends encore. Mon coeur bat. Puis, elle part à rire. Soulagement? On peut dire que oui. Évidemment, elle me demande pourquoi j’ai prévu de quoi après. Ça y est, elle m’offre une chance de me justifier. J’en profite et je m’explique: «Tu m’as dit que tu étais occupée à compter de 22h00, alors je me suis prévu de quoi après.» Mais ma réponse ne me fait paraître comme un player. Comme si elle était la seule fille que j’avais le droit de rencontrer ce soir-là.

À ma grande surprise, elle me propose qu’on de se rend au Grapevine ensemble et que je rencontre ses amis avant l’arrivée de ma date. Wow. Tu parles d’une attitude positive! Alors on s’y rend et on continue à rire ensemble comme on fait depuis le début de notre soirée.

Rendue sur place, elle donne un gros câlin à son ami et me présente. Ça clique immédiatement entre nous et les trois ont ri du fait que j’ai une deuxième date dans même pas 10 minutes. Je commande des verres et je continue à jaser avec ma première date. Du coup, on apprend que les deux on adore les comédies musicales. Elle ne me croit pas, puisqu’au bar précédent, je lui avais dit que je ne connaissais pas trop les chansons de David Bowie. Pour prouver mon grand intérêt pour la comédie musicale, je commence à lui chanter la chanson Music of the night du Fantôme de l’opéra. Nul va sans dire, ça clique de plus en plus entre nous.

Je regarde l’heure, il est bientôt 23h00. Ma deuxième date arrivera bientôt. Elle m’avoue qu’elle trouve ça plate que j’aie prévu de quoi. Je comprenais clairement son message: elle veut que j’annule ma deuxième date pour poursuivre notre soirée. Malheureusement, je ne peux pas faire ça. Je n’annule pas derrière minute. J’honore ma parole, tout comme j’aimerais que les autres le fassent. Je lui explique, mais je vois sa déception dans ses yeux. Moi aussi, je suis déçu. En même temps, je suis fier d’être un homme honnête de parole.

Ça y est, ma deuxième date arrive. Je lui dis allo de la main. Ma première date me fuit et se rend vers un autre coin du bar. J’espère que je la reverrai plus tard. Je me présente à la deuxième et je sens immédiatement que ce sera une longue soirée. En plus, dans son profil, elle mentionnait qu’elle était engagée socialement. Je pouvais donc m’attendre à quelques cours de sociologie au courant de la soirée.

Comme elle n’a pas une voix qui porte, on se dirige vers le fond du bar pour jaser, là où c’est moins bruyant. Elle me parle de privilège des hommes, des blancs, de la situation des queers à Saint John’s, qu’elle joue de la base, mais qu’elle n’est pas très bonne. Plus elle parlait, plus ma bière perdait de son goût. À 8$ la Molson, ça coûte cher pour rien.

Je m’excuse auprès d’elle pour me rendre au bar et me commander un autre verre. Je croise l’ami de ma première date et on parle de ce qui vient de se produire. Il me dit qu’elle était vraiment contente de me rencontrer, qu’elle me trouvait vraiment de son goût et qu’elle trouvait ça dommage que j’ai poursuivi ma soirée avec ma deuxième date au lieu d’être avec elle. Je lui ai donc demandé d’y texter pour lui dire que j’aimerais ça qu’elle revienne, car ma deuxième date tire à sa fin. Sans réponse, je la texte sur Tinder.

Elle me répond quelques instants plus tard: «Désolé mon cher, c’est ta perte.»

Je fige. Je réfléchis. Je lui réponds: «Désolé ma cher, c’est notre perte.»

Après avoir quitté ma deuxième date, je rejoins mes amis au Subway où je leur raconte ma soirée. Ils me disent que j’aurais dû mettre plus d’effort pour revoir la première date. C’est là où ils avaient tort. Voici pourquoi.

D’abord, j’ai été entièrement honnête tout au long de la soirée, je n’ai joué personne. Ça mérite d’être souligné.

Deuxièmement, si elle avait voulu avoir l’option de passer la soirée ensemble, elle n’aurait pas dû prévoir de quoi à 22h00.

Certains vont me dire: «oui, mais JF, c’était à toi de ne rien prévoir. Comme ça, si ça se passait bien entre vous deux et qu’elle voulait continuer la soirée avec toi, t’aurais eu l’option!» Je ne suis pas d’accord. C’est un double standard. Pourquoi serait-elle en droit de s’offrir un plan B si je ne l’intéresse pas alors que moi je dois baser ma soirée sur ses intentions. Moi aussi, j’ai une vie. Et laissez-moi vous dire que depuis longtemps, elle n’est plus basée sur l’intérêt qu’une fille a envers moi ou pas.

Troisièmement, ma deuxième date n’a pas duré plus d’une heure. Il était juste minuit. Et à Saint John’s, c’est l’heure où les gens commencent à sortir. Ma première date et moi avions donc amplement le temps pour poursuivre notre soirée ensemble.

Et quatrièmement, avec qui ries-tu et chantes-tu autant lors de ta première date Tinder? Personne. Il n’en tenait qu’à elle pour qu’on puisse se rejoindre.

Ce n’était donc pas ma perte, mais bien notre perte.

Est-ce que quelqu’un oserait dire que c’est sa perte? Son ami répondrait sûrement que oui.

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